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Sur l'éducation au Bénin, (1/2).

Bénin, autrefois «quartier latin» de l’Afrique, titre dont certains se pavanent encore fièrement… à tort…

Eh oui, elle est bien loin cette époque. Et pour preuve, les résultats du bac n’ont plus jamais excédés 50% depuis 1973, chutant parfois aussi bas que 8.13%. Alors que le nombre d’étudiants particulièrement brillants aux examens scolaires ne cesse de croître ces dernières années, le taux global de réussite aux examens suit, bien malheureusement, la tendance inverse.


39% au Certificat d’Étude Primaire (CEP) 2016, 16% au Brevet d’Étude du Premier Cycle (BEPC) de la même année. De quoi se poser bien des questions.

"Qu'est ce qui n'a pas marché ?"

Le système éducatif du Bénin ne fonctionne pas ! Voilà ce que vous chantera, chaque année, tout béninois déçu, une énième fois, par nos piètres résultats aux examens nationaux. Je trouve que cette -bien vague- réponse ne fait que mettre en évidence notre ignorance sur les causes potentielles des échecs observés. Est-ce la médiocrité des étudiants ? L’incompétence des enseignants ? La faute de l’État ? La réponse doit bien se trouver au milieu de tout ça, n’est ce pas ?

"Faut-il accuser la médiocrité des étudiants ?"

Vous auriez du mal à me faire gober que les malheureux 51% au CEP sont tous des cancres. Est-ce si difficile que ça d’apprendre à lire et à compter ? Oui je vous vois venir, donc je reprends : est-ce si difficile que ça “d’apprendre à lire et à compter en français” ?

Il est évident que le processus d’apprentissage est grandement influencé par la langue d’enseignement. À ce propos, Amadou-Mahtar M’Bow, ex-directeur de l’UNESCO s’exprimait en ces termes [1] :

 ...la langue exprime une certaine vision du monde, est le véhicule
 essentiel d'une culture. C'est elle qui structure les principaux
 processus psychologiques, cognitifs et sociaux par lesquels 
 l'individu s'intégre à la collectivité et se reconnait en elle.
 L'expérience a prouvé que tous les efforts d'extension de la 
 scolarisation et de l'alphabétisation n'ont qu'un impact limité 
 aussi longtemps qu'ils ne s'intègrent pas dans les réalités de la
 vie quotidienne, dont la langue constitue un aspect essentiel. 

Voilà qui est dit. Je pense néanmoins, (vous êtes invités à partager mon point de vue) que la langue n’est pas forcément le principal obstacle.

Difficile d’amener un enfant à étudier quand le suivi parental à la maison est absent. Lorsque les parents ne réalisent pas l’importance de l’éducation de leurs enfants, comment voulez vous que ces derniers soient assidus en classe ? Comment voulez vous que l’enfant révise ses leçons alors qu’aussitôt rentré à la maison, il doit contribuer à ramener de l’argent parce que sa famille peine à survivre ?

Bien sûr qu’il y a des exceptions, mais ce ne sont que des E-X-C-E-P-T-I-O-N-S.

Vu tout cela, il n’est pas surprenant que le «taux d’achèvement» de l’école primaire soit aussi bas (76.35% en 2014). Mais hey, de quoi vous réconforter, le Bénin se débrouille bien mieux que plusieurs autres pays de l’Afrique de l’ouest. Cela ne change toutefois pas le fait que le taux d’alphabétisation des jeunes béninois (15-24 ans), l’un des pires au monde, n’est que de 42.4% [2]. Encore là, nous avons le Mali, le Niger et le Burkina Faso, respectivement à 33.4%, 28.7% et 28.7% pour nous donner l’illusion que tout ne va pas si mal que cela.

Peut-on faire confiance à ces statistiques ? hmmm je vous laisse en débattre… J’ose avancer quand même que ces données ne sont pas bien loin de la réalité.

Ok, je disgresse là… nous parlions de la mediocrité des élèves. Qui d’entre nous est étranger à ces survivants du primaire/secondaire, incapables de s’exprimer en français ? preuves vivantes des lacunes évidentes de nos pédagogues ?

"L'enseignant, le coupable parfait."
... mais si je pouvais laisser dans vos esprits des idées vraies
et des sentiments généreux, ce serait ma plus douce récompense...

Vessiot est mort depuis, et avec lui l’ambition du maître d’autrefois. Le nouvel instituteur n’a suivi aucune formation pédagogique, est chargé de classes de plus d’une centaine d’élèves et n’a pas perçu son salaire depuis deux mois. Comprenez bien que l’éducation des étudiants est le cadet de ses soucis. Entre les grèves et les «biz» d’à côté, l’enseignement pour lui est devenu très secondaire.

Ne me méprenez pas, je suis fils d’enseignante, et j’ai eu le plaisir de côtoyer plusieurs enseignants précellents, particulièrement dévoués à leur rôle d’éducateur. Cependant, les faits sont là. D’après les données de la banque mondiale (2014) [3], sur les 90439 enseignants du secondaire, seulement 8.70% ont été “officiellement” formés. Pas étonnant, quand on pense à la prolifération «d’éducateurs» extrêmement non-qualifiés (ni agents de l’État, ni contractuels), qui ont fini enseignants parce que l’alternative, le «zémidjan», n’était pas très excitante. Il est vrai que le Bénin manque cruellement d’enseignants, mais, une formation minimale est quand même requise… Que fait donc ce foutu gouvernement ?

L'État béninois ne fait jamais rien !

Les nombreuses réformes dans le système éducatif béninois n’ont presque jamais été accompagnées par une mise à niveau des enseignants. En 2006, une étude réalisée par le Ministère des enseignements primaire et secondaire indiquait que les sessions de formation continue des enseignants du secondaire se limitaient à une période de trois à cinq jours par an et étaient surtout destinées aux nouveaux effectifs intégrant l’enseignement, sans formation initiale préalable (enseignants contractuels, nouvelles recrues, etc) [4].

En effet, former un enseignant dans les écoles normales spécialisées, ce n’est pas gratuit. Une étude récente estime à 2.45 milliards de FCFA, le coût annuel de la formation initiale des enseignants de la maternelle, considérant les besoins moyens [5]. S’il faut ajouter à cela, le coût de la formation initiale des enseignants du secondaire et du supérieur, ainsi que le coût de la formation continue, cette somme monte donc très rapidement. On peut toujours se dire qu’il s’agit de dépenses raisonnables, que même un pays comme le Bénin pourrait se permettre, d’autant plus que nous bénéficions de nombreuses subventions à l’éducation (à titre d’exemple) [6].

Seul hic, détournement de fonds mis à part, les salaires des enseignants représentent déjà plus des 2/3 des dépenses de l’État dans le secteur de l’éducation [5], ce qui laisse moins de place à d’autres dépenses tout aussi pertinentes (fonctionnement des établissements, gestion des administrations, dépenses sociales, formation du personnel, etc).

Les différentes mesures prises par l’État, ces dernières années, en ce qui concerne l’éducation sont toutes louables. Gratuité du primaire, bourses universitaires automatiques, bourse de formation des futurs enseignants, etc, il s’agit là d’excellentes décisions. Efforts volontaires ou pressions des bailleurs de fonds ? difficile à dire. En revanche, il est incontestable que nous sommes encore très loin des objectifs et que plusieurs de ces “bonnes décisions” sont futiles lorsque les infrastructures et la gestion adéquate devant les accompagner ne sont pas présentes.

Absence d’infrastructures et mauvaise gestion, voici quelque chose qui rappelle une autre épine dans le pied de l’éducation nationale.

Un nouveau programme depuis plus d'une décénnie

Comment parler de l’éducation au Bénin sans aborder ce sujet ? Parents, enseignants et élèves s’entendent tous sur un fait : le nouveau programme, loin d’être une porte de sortie n’a fait qu’enfoncer plus profondement notre système éducatif dans l’abysse. Cette refonte des programmes éducatifs, organisée en partenariat avec des experts canadiens et belges de l’éducation, prônait l’adoption d’une approche par compétence (APC), concept si obscur que même ses évangelistes ont du mal à s’entendre sur sa définition [7]. Avec l’APC, les objectifs d’enseignements changent. Loin d’un simple transfert des savoirs (ou des savoir-faire), l’on veut transmettre plutôt à l’apprenant, la «capacité d’action» à atteindre un objectif (comprenez compétence). Savoirs et savoir-faire ne sont ici, que des «ressources» que l’apprenant n’est plus obligé de «posséder», mais doit être capable de «mobiliser» en vue de la réalisation d’une tâche particulière. Je ne vous cacherai point que mes « compétences transversales » sont trop déficitaires pour juger de l’effectivité de cette philosophie de l’éducation, mais ses détracteurs sont nombreux [8].

Il serait toutefois injuste de faire porter tout le poids de nos résultats décevants aux examens nationaux (le bac en particulier), à l’APC.

Le tier, est ce notre limite ?

En effet, bien avant l’implémentation de la forme du nouveau programme, tel que nous la connaissons depuis quelques années dans l’enseignement secondaire, les résultats nationaux au baccalauréat stagnaient déjà à ~ 33%. Avec une telle tendance, il faudrait attendre encore plusieurs années pour remonter au dessus de 50%.

Faut-il espérer un revirement avant 2020 ou laisser place à la fatalité et admettre comme l’affirment les Inconnus, que c’est «notre destin» ?

Redresser la situation nécéssiterait d’adresser au moins une partie de la liste non-exhaustive de problèmes mentionnés plus haut. Parmi les autres aspects à considérer, figurent la réglementation de l’enseignement privé, véritable gangrène de l’éducation, et la valorisation des programmes de formation professionnelle et technique. Ce dernier aspect sera d’ailleurs l’un des sujets de la seconde partie.


Sources :

Références

  1. L’enseignement des langues maternelles africaines à l’école… Comment ? - Joseph Poth
  2. Classement des pays par taux d’alphabétisation
  3. Données de la banque mondiale sur la formation des enseignants du secondaire
  4. Ministère des Enseignements Primaire et Secondaire (MEPS). (2006). Organiser des formations : former, organiser pour enseigner. Paris: Hachette éducation
  5. La question enseignante au Bénin - Unesco, Pôle de Dakar
  6. Global Partnership for Education (Benin)
  7. L’approche par compétences en éducation : un amalgame paradigmatique - Gérald Boutin
  8. L’approche par compétences : une mystification pédagogique - Nico Hirtt

Lectures intéressantes

Données brutes ( extraites du site de la banque mondiale et de celui de l’Office du bac Bénin )

  • westafr.json : comparaison des taux d’achèvements du primaire dans la sous région.
  • total.json : statistiques annuelles sur l’éducation au bénin.
  • predict.json : prédiction du taux d’admission au bac, basée sur les données de 1990-2016

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